Interview : En Guerre de Stéphane Brizé

La Première à Los Angeles d’un film français tourné dans le Lot-et-Garonne. Le film est à découvrir au Laemmle Theatre jusqu’au 1er août.

Soutenu par La Région Nouvelle-Aquitaine et le Conseil Départemental du Lot-et-Garonne en partenariat avec le CNC, le film En Guerre a été en sélection officielle du festival de Cannes en 2018. Trois autres films financés par la région Nouvelle-Aquitaine étaient également en compétition. Le réalisateur Stéphane Brizé est venu présenter son film à Los Angeles pour son entrée dans les salles américaines et nous a accordé un entretien pour en parler.

En Guerre est une fiction-réalité à propos de l’usine Perrin Industrie basée à Agen.
Synopsis : Malgré de lourds sacrifices financiers de la part des salariés et un bénéfice record de leur entreprise, la direction de l’usine décide néanmoins de la fermeture totale du site. Accord bafoué, promesses non respectées, les 1100 salariés, emmenés par leur porte-parole Laurent Amédéo, refusent cette décision brutale et vont tout tenter pour sauver leur emploi.

JPEG Le film a été tourné pour l’essentiel dans le département du Lot-et-Garonne, à Agen. La filière cinéma lot-et-garonnaise s’est développée depuis 2011 avec la mise en place d’un bureau d’accueil de tournage crée par le département. Près de 2000 cachets de figuration et seconds rôles ont été distribués sur le département et 15 techniciens locaux ont participé au tournage du film.

Bande Annonce : https://youtu.be/I8JALoz26yc

Le département a soutenu cette réalisation, dont les retombées économiques et touristiques viennent s’ajouter à une liste déjà conséquente, puisque plus de 50 productions ont été réalisées dans le Lot-et-Garonne depuis 2011, dont une trentaine de longs-métrages.

L’impact économique est estimé à environ trois millions d’euros. Pour développer la filière cinéma, le département consacre une enveloppe annuelle de 270 000 euros.

La France tient aussi à promouvoir la réalisation de films étrangers sur son territoire notamment par le biais du crédit d’impôt international. Il concerne les œuvres cinématographiques ou audiovisuelles (unitaires ou séries) de fiction ou d’animation dont la production est initiée par une société étrangère et dont tout ou partie de la fabrication a lieu en France. Le montant maximal de crédit accordé par projet est de 30 millions d’euros.

Détails : www.filmfrance.net
Guide du support cinématographique en France : https://www.filmfrance.net/telechargement/IncentivesGuide2017.pdf

Entretien avec Stéphane Brizé

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Qu’est-ce qui vous a donné envie de réaliser En Guerre ?

« Dans la continuité de La Loi du Marché, je mettais en scène un personnage qui était au chômage depuis deux années. Cela a été le début de toute une analyse du mécanisme de notre société et du fonctionnement des entreprises en France. J’ai rencontré beaucoup de cadres, d’ouvriers, de PDG étant donné que je travaille quasi uniquement avec des non professionnels - Xavier Matthieu par exemple qui a vraiment vécu un conflit social à Continental. Je me suis nourris de sa propre histoire, du conflit dans lequel il avait œuvré. Vincent Lindon n’interprète pas exactement Xavier Matthieu, il joue le rôle d’un individu qui prend la parole tout comme Xavier l’a fait chez Continental. C’est monsieur tout le monde, qui gère la place de la machine à café et un jour apprend que l’entreprise ferme subitement. Il va prendre la parole pour défendre ses collègues et lui. Ce ne sont pas des idéologues, ce sont des gens qui prennent la parole pour témoigner de l’injustice qu’ils subissent.

En Guerre contre qui/quoi ?

Ces individus sont plutôt en résistance. Ceux qui sont en guerre ce sont ceux auxquels ils font face, la déclaration de guerre, c’est une industrie qui rapporte beaucoup d’argent qui annonce que malgré le fait qu’elle continue à gagner de l’argent ils vont devoir fermer l’usine et les licencier. Les salariés rentrent en résistance et trouvent des moyens pour réagir à cette injonction. Ma réflexion se fait sans idéologie et seulement sur l’analyse d’un évènement de ce type.

Comment pourrait-on résumer l’escalade de votre film ?

Nous, spectateurs lambda des médias, avons accès à des images violentes. On se souvient notamment des chemises déchirées des DRH d’Air France mais nous avons rarement l’explication de l’origine de ces gestes. Cela donne une image ultra violente jamais favorable aux ouvriers. On tombe automatiquement en empathie avec les cadres d’Air France. Cette situation devient indécente du côté des salariés. Il n’existe néanmoins aucune couverture médiatique sur les mois de discussion, de tractation et de réunion qui ont précédé cet évènement. Et c’est durant cette période que s’est construit ce moment de violence. Il n’y a pas un salarié qui se lève un matin en se disant qu’ils voudraient faire la peau à son DRH. Je les pense assez intelligent pour ne pas réagir de cette manière. Il y a un moment de dérapage. La violence se construit toujours sur de la colère et la colère se construit toujours sur un sentiment de désarroi, d’humiliation. C’est systématiquement ce qui est à l’œuvre. Systématiquement avant un évènement de violence de ce type, de la colère et avant du désarroi sont ressentis.

Pourquoi venir à Los Angeles pour présenter votre film ?

On a eu la chance de trouver un distributeur ce qui est très rare pour un film de ce type. D’après mon distributeur, cela n’existe pas aux Etats-Unis. On le compare souvent à un film tel que Norma Rae datant des années 1970. Ce film propose donc une vision du monde du travail que les Américains ne sont pas habitués à voir.

Le tournage d’En Guerre était-il un tournage habituel ? (23 jours)

J’ai tourné vite car je voulais que l’énergie de tournage se calque sur l’énergie des salariés qui ont un temps assez court pour exprimer leurs revendications et pour des questions de budget.

Beaucoup des personnes que l’on voit dans le film jouent leur propre rôle, les dialogues, les discussions, les négociations semblent s’ancrer dans la réalité. Aucun des différents partis prenants ne semblent être caricaturé. Pourquoi faire ce choix de maintenir une impression de réalité pour le spectateur ?

Je tenais à ce que chaque partie prenant ne soit pas caricaturé. Je ne fonctionne pas à partir d’archétypes ou de caricatures. J’essaye de donner la parole à tous (ouvriers, cadres, politiques) pour que le spectateur se fasse sa propre opinion sur des situations comme celles de Perrin Industrie. Si je le faisais, je me tirerais une balle dans le pied et n’inciterait pas les spectateurs à prendre au sérieux mon travail. Les personnages jouent leur propre rôle dans la majeure partie des cas mais ils sont surtout à l’endroit de leur compétence. Aucun ouvrier ne joue un avocat et inversement. Le directeur général de l’entreprise par exemple est cadre d’une banque. Ils sont d’un milieu social commun. L’importance est dans le langage. Un avocat aura une manière bien à lui de s’exprimer, d’écouter ou de ne pas écouter. C’est ce qui créer cet effet de réalité. Tout le monde a un texte mais en face il y a un acteur qui se nourrit de ce réalisme-là. Cet acteur a l’habitude des tournages tandis qu’eux revivent des situations de négociations à l’usine ou à l’Elysée.

Comment se déroule la collaboration avec Vincent Lindon sur les tournages ?

C’est le quatrième film que l’on fait ensemble. Cela fait 10 ans que l’on travaille ensemble et c’est définitivement une collaboration qui a évolué.

Comment avez-vous abordé tous les deux la transition entre Thierry dans La Loi du Marché (personnage silencieux, tournant la page sur son métier précédent) et Laurent Amédéo dans En Guerre (actif, obstiné et convaincant) ?

Thierry ne souhaite pas aller jusqu’au bout dans un énième combat dans La Loi du Marché car il en est psychologiquement incapable – c’est le cas de nombreux chômeurs dont la situation m’a été reporté par des cadres de pôle emploi recevant des ouvriers au chômage.

Comment est-ce qu’un ouvrier parvient à tourner la page ?

C’est en acceptant de passer totalement à autre chose comme le fait Thierry. Il est important de revendiquer ses droits mais la frontière reste très fine entre le moment où cela devient morbide. Thierry décide de passer à autre chose. Tant qu’il ne lâche pas son ancien travail, il ne pourra pas se tourner vers un futur métier, sa vie future. Une vie difficile.

Vincent est aussi taiseux dans Quelques heures de printemps et Mademoiselle Chambon et jusqu’à En Guerre je mettais en scène des personnages réservés tandis que Vincent et moi sommes des gens assez bavards. Pour la première fois, j’avais la nécessité de mettre en scène quelqu’un qui prend la parole. Il y a toujours quelque chose d’intime quand on prend la parole. Je pense que j’avais justement envie de le faire et par ce biais montrer une étude sociale et la rapporter. Cela passe par un individu qui est ni un animal politique, ni un tract syndical non plus. C’est quelqu’un qui porte du bon sens, dis quelques chose de notre monde.

Dans La Loi du marché, c’est la loi du silence, on voit très peu de lien social/amical entre les salariés. En Guerre, au contraire, montre l’action, la parole, la rébellion, les salariés s’unissent. Comment expliquez-vous ces différences ?

La Loi du marché est un film qui décrit les agents de sécurité dans un hypermarché. Pour réaliser mes films, je passe du temps dans les lieux que je souhaite ensuite montrer. J’ai discuté avec les salariés, j’ai endossé le costume d’agent de sécurité pendant plusieurs jours. Je n’intervenais pas bien sûr mais j’ai assisté à des interpellations bien plus délirantes que celles que je montre dans mon film. Il se passe quelque chose de bien particulier chez les agents de sécurité. On leur demande de ne pas créer de liens avec les autres employés, avec les autres hôtesses en caisse notamment. Car en cas de création de liens, cela pourrait porter préjudice au travail. Les agents sont souvent séparés, d’autres sont aux caméras de surveillance. Ce sont donc des fonctions de grande solitude. Les agents de sécurité ont ce côté policier qui ne les incitent donc à ne pas s’investir dans la vie de l’entreprise. C’est un principe de nombre aussi. En Guerre, c’est l’histoire de 1100 salariés que l’on met à la porte et qui peuvent se réunir. Il y a aussi quoique de moins en moins chez les ouvriers – les syndicats ont explosé aujourd’hui – un sentiment d’union – c’est d’ailleurs la traduction littérale de salarié en anglais – mais aussi le fait d’appartenir à une entreprise, la fierté de réaliser des projets ensemble. Durant mon travail de recherche, j’ai rencontré des ouvriers qui fabriquaient des tubes en métal et qui étaient très fiers de leur travail - ce qui peut sembler étonnant vu de l’extérieur. Cela créer un lien très fort. 1100 salariés, c’est un effet de nombre, pas seulement des ouvriers. L’effet de masse est très fort.

Pour réaliser un film tel qu’En Guerre, quelles ont été vos inspirations cinématographiques ou artistiques ? Avez-vous pris exemple sur des réalisateurs américains notamment ?

Des films qui s’emparent frontalement du social, il y en a peu. Ken Loach est quelqu’un qui m’a accompagné. C’est une influence importante de toute ma vie. Ce qui me fascine chez lui est la mise en scène de l’intime et du social. Depuis La Loi du Marché, je m’intéresse à la manière dont les deux s’influencent réciproquement.

Comment l’individu peut être transformé par son environnement social, professionnel ?

Je suis plus nourri qu’influencé. Des films plus rares se rapprochent d’En Guerre tel que Norma Rae. Mon distributeur me disait justement que je devrais réaliser ce genre de films aux Etats-Unis.

Le film est en salles à Los Angeles au Laemmle Theatre jusqu’au 1er aout : https://www.laemmle.com/film/war-1

Dernière modification : 30/07/2019

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