L’histoire des Français de Los Angeles

Cet article a été écrit avec l’aide de Hélène Demeestère, historienne et conservatrice spécialisée sur le sujet des immigrants français et le 19ème siècle dans l’Ouest américain.

Histoire de l’influence française à Los Angeles depuis les années 1830

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Plusieurs mois avant le crash boursier de 1929, le petit fils de Germain Pellissier, un migrant français des années 1860, initie la construction d’un somptueux bâtiment Art Déco au croisement de Wilshire et Western, le centre de Los Angeles à l’époque. Le « Pellissier Green » est encore aujourd’hui un emblème de l’architecture de Los Angeles.

Lorsque l’on évoque l’histoire de la présence française sur le territoire américain, il est rapidement question de la Louisiane ou du Canada. Los Angeles, communément associée avec les immigrants venus d’Asie et d’Amérique Latine, est une ville qui ne nous vient pas l’idée. Et pourtant …

Retournons en arrière et précisément en 1827. El Pueblo de Nuestra Senora la Reina de Los Angeles vient juste d’être intégrée à la République mexicaine, fondée depuis seulement six ans, suite à l’obtention de leur indépendance de la couronne espagnole. On ne compte pas plus de mille habitants dans la région et Louis Bauchet, un vigneron français en fait partie. Bauchet a d’abord vécu en Nouvelle Orléans avant de voyager au Mexique, s’y marier, et suivre un groupe de colons jusqu’à Los Angeles. Il est le premier des nombreux aventuriers et pionniers français qui s’installent dans la cité des anges.
Au fil des années, Los Angeles voit arriver des marchands à la recherche de nouvelles opportunités ou des navigateurs en quête d’autres océans. Ils sont non seulement séduis par la population accueillante, Pueblo en soi, ses vastes étendues de terre qui l’entourent, mais aussi par le climat de la région, propice à l’agriculture. Majoritairement catholiques, les colons apprennent rapidement l’espagnol, se marient avec des locales, et baptisent leurs enfants à l’église. Ils s’imprègnent de la culture espagnole de la région à tel point que leurs noms se dotent d’une tournure espagnole, en signe de courtoisie locale : Louis Bauchet devient Don Luis, Joseph Mascarel n’est autre que Don José et Charles Baric devient Don Carlos. L’intégration se réalise donc à un rythme étonnant.
Le Far West gagne rapidement de la visibilité à l’étranger grâce à la ruée vers l’or – Gold Rush en anglais – dont l’Europe entend parler en 1849 dans un temps de tourmente politique française. Les idéales pour lesquelles les générations précédentes s’étaient battues en 1789 disparaissent avec une succession de gouvernements souhaitant revenir à l’Ancien régime au désarroi des supporters de la République appartenant maintenant au passé. L’opportunité d’immigrer en Californie redonne toutefois un espoir pour certains. Le timing est idéal, le 31ème Etat émerge juste quand la démocratie américaine prend réellement forme. La Californie promet non seulement de nouvelles opportunités mais elle a aussi l’avantage de se trouver proche du Mexique, un pays que la France tient parmi ses proches alliés diplomatiques. Les émigrés français perçoivent la Californie comme une chance d’échapper à un régime indésirable – un lieu où il est possible d’exercer les principes traditionnels d’égalité et de démocratie au sein d’une république.

Parmi les nombreux Français naviguant dans les champs d’or de la Californie du Nord, certains dérivent vers le Sud, et choisissent Los Angeles comme point de chute. Ils prennent part à chaque aspect de la vie municipale, apportant leurs connaissances et leurs compétences à l’administration des villes et des comtés. Outre Joseph Mascarel, élu maire, de nombreux Français siègent aux conseils municipaux. Maurice Kremer, qui parle couramment quatre langues et compte six années d’expérience comme secrétaire du conseil municipal, est élu trésorier du comté et excelle de par ses compétences administratives. Au sein de la ville, ces personnalités françaises détiennent un pouvoir économique considérable : elles sont les membres fondateurs de la première banque importante de Los Angeles, propriétaires d’entreprises de renom ou artisans qualifiés, occupant des postes de magasiniers et de directeurs d’hôtels, de physiciens et d’ingénieurs. À la campagne, les Français développent et améliorent la qualité du vin local et de la laine. Leur connaissance de l’agriculture et de l’élevage du bétail contribue également à la réputation croissante du comté.

La période de 1850 à 1880 représente un âge d’or pour les immigrants français à Los Angeles malgré leur nombre plutôt réduit. En raison de la similitude linguistique entre le français et l’espagnol, du partage de la même religion et du fait que beaucoup d’entre eux se marient dans des familles mexicaines, ces colons français sont en mesure de fusionner les cultures mexicaine et européenne, ce qui constitue un avantage décisif pour transformer le petit village mexicain en une ville américaine. Intégrés et prospères, ils forment également une communauté très unie dont les membres partagent le même agenda social. Comme il est souvent le cas des pionniers et des immigrés, la majorité d’entre eux sont célibataires ; pour se soutenir mutuellement en cas de décès ou de maladie, ils fondèrent la Société de Bienfaisance Française en 1860. De cette organisation émerge la construction de l’hôpital français, le deuxième seulement à ouvrir ses portes à Los Angeles.

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Jeanne d’Arc se tient toujours à l’extérieur du centre médical de l’Alliance du Pacifique ; Crédit : Clotee Allochuku / Flickr
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Plus tard, le développement du transport ferroviaire en Europe et aux États-Unis et le travail des agences d’immigration dans les villages français isolés poussent de plus grands groupes d’immigrants à viser Los Angeles. En quête d’emplois et de terres, cette nouvelle vague d’arrivants espère bien tenter leur chance avec le rêve américain. Contrairement aux pionniers qui les précèdent, ils sont généralement moins éduqués et moins expérimentés aux voyages. Beaucoup ont du mal à apprendre une nouvelle langue et à s’adapter pour travailler comme ouvrier agricole ou berger. Dans un comté de plus en plus agricole, leur impact sur la Californie est bien moins conséquent étant donné l’afflux massif de migrants anglophones à Los Angeles pendant le boom des années 1880.
Les nouveaux immigrants français se dispersent dans tout le comté, des monts Tehachapi à San Pedro. Et bien qu’ils soient beaucoup moins susceptibles de s’impliquer dans les affaires de la ville que leurs prédécesseurs, ils préfèrent se réunir avec leurs pairs. Beaucoup mènent une vie sociale active en organisant des pique-niques, en célébrant les fêtes françaises, en créant des clubs français et en publiant des journaux français. Un quartier français apparait à l’est de la ville vers le tournant du siècle, des habitants des classes moyennes revendiquant des biens immobiliers sur les avenues Summit et Pleasant de Boyle Heights et les classes populaires se rassemblant à l’est de Plaza. La rue Aliso devient un lieu de rencontre pour les agriculteurs et les bergers de passage dans la ville, avec notamment plusieurs pensions, épiceries, salons, écuries et magasins, qui accueillent tous les 18 000 résidents français du comté. Un coup d’œil sur le L.A. City Directory de 1897 révèle des commerces portant des noms tels que « Le Café des Alpes » et « L’Hôtel de Bayonne » qui font écho aux régions d’origine de la plupart des immigrants français de la cité des anges. Alors que la population de Los Angeles atteint les cent mille habitants, de plus en plus de Français trouvent un emploi dans le domaine du service et de l’hôtellerie. De temps en temps, l’un de ces immigrants sort du lot pour se distinguer en tant qu’entrepreneur prospère.

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Nestor Basterretxea signe près de Reno une sculpture en hommages aux berges basque venus donner de leur savoir-faire aux éleveurs de l’Ouest, 1989
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Malgré la création d’un créneau à Los Angeles, les membres de la French Colony, comme ils se nomment désormais, n’oublient pas leur patrie. Ils manifestent leur solidarité lors d’événements tragiques et joyeux, comme en témoigne le retour de certains patriotes en France en 1914 lorsque la guerre avec l’Allemagne les rappelle en Europe pour combattre. Progressivement, le ratio de résidents français par rapport à la population générale de L.A. diminue pour plusieurs raisons. Après la Première Guerre mondiale, l’émigration en provenance de France n’est plus une option pour les jeunes hommes alors que des mains sont réquisitionnées en métropole pour compenser les millions de victimes. La loi Volstead, interdisant la vente d’alcool aux États-Unis, et les lois plus sévères de 1924 relatives à l’immigration aux États-Unis imposent une baisse des arrivées supplémentaire. Dans le même temps, Los Angeles entre dans une période de croissance exponentielle, minimisant ainsi la présence française parmi le groupe de nouveaux arrivants. Aliso Street, avec sa proximité avec les gares ferroviaires très fréquentées et ses entrepôts en expansion, perd de son attrait en tant que centre pour la communauté. Alors que de plus en plus de Californiens achètent des voitures, les habitants de Frenchtown commencent à s’installer plus loin du centre-ville animé et commerçant de L.A., où la construction d’un nouveau et plus grand centre civique est en cours.
En 1927, il n’y a plus de quartier français à proprement parler. À sa place, sur un tronçon de Spring Street qui était autrefois au cœur de la communauté française, un nouvel hôtel de ville se dresse, marquant la naissance d’une nouvelle ère pour Los Angeles. Dans une autre partie de la ville, des Français d’une autre profession que bergers ou vignerons se font un nom ; c’est à Hollywood que l’on retrouvera les francophones à Los Angeles.

Les personnalités françaises qui ont marqué l’histoire de Los Angeles

Jean-Louis Vignes (1780 - 1862)

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Le vignoble de Jean-Louis Vignes
Source : [3]

Ce viticulteur peut être qualifié de père de l’immigration française à Los Angeles. Aventurier de 52 ans originaire de Bordeaux, Vignes arrive en 1831 et voit immédiatement le potentiel de la région pour la production de vin. Sur son vignoble de 42 hectares situé dans ce qui deviendra le cœur du quartier de Downtown, il valorise les vignes locales en les greffant sur des spécimens français importés. Il deviendra la première personne à expédier et commercialiser du vin de Californie à travers les États-Unis.

Avec le succès de ses vignes et de ses vergers, Vignes convoque des amis, des parents et des artisans qualifiés de France, à l’origine de la première vague consistante d’immigrants français dans la région. En 1836, onze résidents de la L.A. sont nés en France - la fondation d’une future colonie française.

William Declez (1850 - 1921

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Southern Pacific railroad
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Tailleur de pierre lyonnais, William Delez s’installe à Los Angeles en 1874. Le chemin de fer nouvellement connecté attire un afflux d’immigrants, créant une demande accrue pour tous les types de services, y compris le travail de la pierre.
En 1892, Declez a tellement de commandes de pierres tombales et de monuments qu’il acquiert sa propre carrière près de San Bernardino. Grâce à l’emplacement pratique de la carrière sur la voie ferrée, Declez remporte un contrat avec le gouvernement fédéral pour l’extension du brise-lames du port de San Pedro, un travail exigeant que 20 tonnes de roches énormes soient déversées chaque jour dans l’océan. La pose de la première pierre symbolise une nouvelle ère pour Los Angeles.
Lorsque le Southern Pacific Railroad a construit un embranchement pour les grandes carrières de granit, il a nommé la jonction Declez et le terminal Declezville.

Simon Nordlinger (1845-1921)

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La Bijouterie de Simon Nordlinger
Source : [5]

Orfèvre alsacien, Simon Nordlinger ouvre l’une des premières bijouteries de L.A. en 1869 sur l’actuelle Boradway, où ses créations originales séduisent les habitants les plus aisés de la ville.

Eugène Meyer (1842-1925)

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City of Paris, le commerce de Eugène Meyer
Source : [6]

En 1874, Eugène Meyer achète le magasin - qui portait alors le nom de City of Paris - à son ancien partenaire, Solomon Lazard, un autre homme d’affaires français influent. Il la transfère dans un bâtiment orné de Spring Street. À la fin des années 1880, il s’agissait du plus grand commerce au détail de L.A., spécialisé dans les articles de fantaisie importés de France et de Grande-Bretagne. Le magasin fait également office de consulat de France, avec Meyer et le propriétaire suivant, Leon Loeb, servant chacun de représentants officiels du gouvernement français.

Joseph Mascarel (1816-1899)

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Joseph Mascarel
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Joseph Mascarel, ancien marin marseillais en escale à San Pedro lors d’un voyage pour la marine marchande française, tombe amoureux de Los Angeles. Il revient pour s’y installer en 1844, en tant que jardiner de légumes et investit ses bénéfices dans des terrains. Élu maire en 1865, Mascarel gouverne avec une poigne de fer, interdisant aux « Angelinos » de porter une arme quelconque, y compris des lance-pierres. Les résidents l’ont également élu conseiller municipal à sept reprises entre 1867 et 1881. En 1874, il possède une grande propriété familiale dans l’actuel Hollywood, partageant la propriété avec ses deux filles et leurs familles.

Romain Gary (1914-1980)

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Romain Gary
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Romain Gary a été consul général de France à Los Angeles de 1956 à 1960. Diplomate, résistant, aviateur, réalisateur et écrivain, Il est le seul auteur à avoir remporté le Prix Goncourt sous deux noms. Le diplomate écrivait aussi des scénarios notamment celui du Jour le Plus Long (1962), film récompensé aux Oscars retraçant chronologiquement les évènements du débarquement allié en Normandie la journée du 6 juin 1944.

Les Français à Hollywood

Les premiers Français à recevoir leur emblématique étoile sur le « Walk of Fame » ne sont autres qu’Auguste et Louis Lumière, les pionniers du cinéma. Si les frères n’ont jamais fait carrière en Californie, de nombreux Français et Françaises sont pourtant partis tenter leur chance en Amérique, avec grand succès pour nombreux d’entre eux. En voici une liste non exhaustive :

Maurice Tourneur (1876-1961)

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Maurice Tourneur

Le réalisateur de films perfectionne ses compétences de construction scénographique à Paris comme acteur sur scène et assistant du sculpteur Auguste Rodin. Il vécut aux Etats-Unis de 1914 à 1928 dont huit années à Los Angeles qu’il imaginait être la future capitale du cinéma. Les innovations stylistiques et techniques de Maurice Tourneur vont avoir un véritable impact sur l’art du film. Ses œuvres majeurs tels que l’Oiseau Bleu (1917), La Pauvre Petite Fille Riche (1917) et Le Dernier des Mohicans (1920) reste des classiques du cinéma muet.

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Maurice Chevalier (1888-1972)

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Maurice Chevalier
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À la recherche de voix qualifiées pour les nouveaux films parlants, les studios hollywoodiens sollicitent Maurice Chevalier, célèbre crooner français. Avec une voix jugée idéale pour la prise de son, Chevalier étant bilingue, joue dans sept comédies romantiques.

Source : Helene Demesteere

Claudette Colbert (1903-1996)

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Claudette Colbert

Colbert était connue pour la diversité de ses rôles allant de la comédie au drame, ce qui l’a amenée à devenir l’une des stars les mieux payées de l’industrie du cinéma dans les années 1930 et 1940. Au cours de sa carrière, Colbert a joué dans plus de 60 films. Elle a remporté l’Oscar de la meilleure actrice dans le film New York-Miami (1934), et reçu deux autres nominations aux Oscars. Ces films notables sont notamment Cléopâtre (1934) et Madame et ses flirts (1942).

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Simone Signoret (1921-1985)

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Simone Signoret
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Simone Signoret est devenue la deuxième française après Claudette Colbert à remporter un Oscar, pour son rôle dans Les Chemins de la Haute Ville (1959). Au cours de sa vie, elle a également reçu deux Césars, trois BAFTA, un Emmy, un prix du Festival de Cannes, un Ours d’argent de la meilleure actrice, un prix NBR et une nomination au Golden Globe.

Dernière modification : 08/08/2019

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